Rencontre littéraire avec Francis Geffard et Sarah Gurcel-Vermande

par | 11 février 2022 | 0 commentaires

Par @jiemde

Pour qui apprécie tant soit peu la littérature américaine, Terres d’Amérique fait figure de collection incontournable et Louise Erdrich, d’auteure contemporaine de référence. Alors recevoir en Vleel le créateur-éditeur de l’une et la traductrice de l’autre ressemble un peu à un goûter d’anniversaire où les Tagada seraient en open-bar.

Il en faudrait des lignes pour présenter Francis Geffard : éditeur bien sûr, mais aussi libraire et créateur du célèbre festival biennal America. Restons-en donc au passionné de littérature américaine qu’il est depuis toujours, devenu « importateur » en France de ses plus grands talents. 

« Mon rêve c’était de devenir ethnologue ou anthropologue. Mais j’ai toujours été un lecteur passionné, c’est le fil rouge de ma vie. Mon travail d’éditeur est né de là : jeune libraire, j’ai commencé à aller aux États-Unis et à ramener des sacs de livres. Je les ai proposés à des éditeurs français et Albin Michel a accueilli beaucoup de ces écrivains qui n’avaient pas trouvé intérêt chez d’autres éditeurs » raconte t-il.

Une recherche doublée d’une appétence particulière pour les Premières Nations, comme en témoigne la sortie cette année de Celui qui veille, nouvel opus-témoignage de Louise Erdrich. S’appuyant sur l’histoire de son grand-père, elle poursuit sa narration de l’histoire de son peuple et de ses combats pour retrouver ses droits et conserver son identité.

« Il a fallu attendre les années 70-80 pour que les éditeurs américains éditent des auteurs amérindiens. Il y a un immense travail de deuil à effectuer par les Indiens. Au sein des communautés, ils ont l’impression d’être dans un pays occupé. Les Indiens sont riches de valeurs exceptionnelles mais parfois en porte-à-faux avec celles de l’Amérique actuelle » explique l’éditeur.

Aujourd’hui, Terres d’Amérique publie une dizaine de titres américains par an : « Cela m’impose de faire des choix. C’est la difficulté du métier d’éditeur. Mais faire des choix, renoncer à un auteur, c’est aussi mieux s’occuper d’un autre ». Et l’engouement français pour la littérature américaine n’est pas pour lui déplaire, l’amenant à se battre dans les enchères internationales pour obtenir les textes souhaités : « Je ne veux pas parler de compétition. Il y a une richesse de l’offre et c’est très bien ».

Et de poursuivre : « Les Français ont de tous temps réservé un accueil chaleureux à la littérature américaine. Mais l’inverse est aussi vrai : les auteurs américains aiment particulièrement Flaubert, Proust et aussi Houellebecq. Pour un auteur US, être publié en France c’est la consécration. Quand il manque la France à un écrivain, c’est une faiblesse ».

Mais quand on parle Amérique, la réflexion politique n’est jamais loin : « Avant le 11 septembre, les USA ont souvent été tentés par le repli sur soi. Il faut garder en tête que le trait de caractère de l’Amérique c’est l’insularité. Le 11 septembre a rappelé aux USA que le monde méritait qu’on lui accorde toute son attention et qu’on ne pouvait pas se replier ainsi pour un si grand pays ».

Et de conclure en revenant à la littérature : « Le mandat de Trump a été une période douloureuse pour les auteurs américains et on en paye toujours le prix. C’est certainement un des plus grands dommages causés à notre monde et à la démocratie. Cela nous a permis de réaliser que nous devions, nous aussi, être celles et ceux qui veillent ».

Pour Sarah Gurcel, traductrice de Louise Erdrich, tout a démarré par le théâtre, avant une rencontre avec Francis Geffard à la suite de la première traduction du Fils de Meyer et le début d’une collaboration dans la durée. « Traduire et jouer, c’est le même métier, j’utilise les mêmes muscles, je prête ma voix aux mots de quelqu’un d’autre, j’ai une dimension caméléon où je me glisse dans des personnages » raconte-t-elle.

Mais traduire Erdrich et respecter l’esprit indien impose une contrainte supplémentaire : « Il y a une hyper sensibilisation des minorités sur les termes choisis. La charge des mots traduits n’est pas la même. Un mot juste à un moment donné, peut ne plus l’être quelques années après ». Un challenge à chaque fois relevé, au vu de la confiance de l’auteure et de l’éditeur à chaque fois renouvelée…

A VOIR: le replay de la rencontre sur YouTube

A LIRE: deux chroniques sur le roman de Louise Erdrich, ici et ici