Rencontre avec Metin Arditi

par | 16 octobre 2020 | 0 commentaires

Par @jiemde 

Il y a en Vleel des invités discrets ou réservés. Et d’autres plus prolixes, pour lesquels la seule première question posée suffit à immédiatement plonger l’auditoire dans deux heures d’écoute passionnée et attentive. Metin Arditi est de ceux-là : « Je suis très bavard », confesse-t-il rapidement, confortablement assis sur fond de vaste et impressionnant salon- bibliothèque. Aucun souci ! Parlez Metin, 40 Vleeleurs déjà conquis n’attendent que ça !

Alors Metin parle, et raconte son histoire : celle d’une enfance turque à Istanbul, déjà teintée d’influences françaises. « À la maison, on entendait 5 langues : le turc, l’espagnol, le grec, l’allemand et le français qui était plus qu’une langue, car elle porte des valeurs, un message d’espoir et de dignité. Parler français était un honneur chez nous ».

À 7 ans, direction la Suisse pour la pension et les études. Et un premier conte écrit à 13 ans, dédié à sa maman, qui sera par la suite publié en France. Un diplôme d’ingénieur le pousse vers le génie atomique, puis vers les affaires, sans grand enthousiasme. « L’argent y faisait trop tourner les têtes alors chaque jour, je lisais les fables de La Fontaine qui me ramenaient les pieds sur terre par leur moralité. J’aime la sagesse orientale de La Fontaine… ».
Quelques essais sur Machiavel, Nietzche ou Van Gogh (qu’il adore) et arrive le temps de se mettre au roman. Avec le succès que l’on connaît. 22 livres plus tard – dont Le Turquetto, Carnaval noir ou L’enfant qui mesurait le monde – la sortie cet automne de Rachel et les siens lui permet de réaliser un portrait de femme sur fond de conflit israélo-palestinien, tendre et documenté.
Alors Metin parle, et raconte Rachel, cette enfant extraordinairement heureuse dans sa ville de Jaffa ou sa famille juive palestinienne partage sa maison avec une famille palestinienne arabe : 2 logements distincts mais une cuisine commune. Ça crée des liens et en réalité, elles ne forment qu’une seule et même famille dont les deux enfants, Rachel et Mounir, sont frères et sœurs de lait.

Et puis l’histoire s’en même, chassant les juifs ashkénazes d’Europe de l’Est qui affluent à Jaffa, générant des mouvements d’opposition extrémistes auxquels Mounir adhère tandis que Rachel ressent une profonde empathie et solidarité avec ces réfugiés. Déchirée par les évolutions de la situation, Rachel va alors écrire durant toute sa vie pour affronter les malheurs de son peuple et les siens.
« Madame Bovary, c’est moi » disait Flaubert. Metin Arditi lui emboîte le pas, révélant que :


« Rachel a beaucoup de moi. Ce n’est pas voulu mais c’est mon subconscient qui fait cela » avoue-t-il en rappelant son engagement ancien et plus que jamais revendiqué d’une position d’équilibre entre juifs et arabes ».

Mais pas de messages politiques voulus ou suggérés dans le livre :

« Il faut laisser au lecteur sa part de travail. Je suis toujours surpris par l’intelligence du lecteur, comment il capte les choses. Dans l’écriture et le roman, on ne doit pas expliquer : on doit raconter ».

Alors Metin parle, et raconte sa vie d’auteur.

« J’écris beaucoup, et donc je passe mon temps à enlever du texte. Chaque livre, je le réécris 30 ou 40 fois. Et à la fin, il reste généralement encore 500 pages ! Le centre de gravité de mes personnages est généralement féminin. Mes beaux personnages sont des femmes. Un roman, c’est des personnages, sinon ce n’est pas un roman, c’est un essai. Et le roman est infiniment plus puissant que l’essai car le lecteur va pouvoir s’identifier aux personnages ».

S’il juge que Rachel et les siens – qui aurait pu s’appeler Rachel effendi ou Rachel pacha – est probablement un de ses romans les plus aboutis, il ne peut se résoudre à en privilégier un plus qu’un autre, avouant que le dernier sorti a forcément une tendresse particulière. Mais il est vite chassé : « le prochain livre est déjà écrit et celui d’après est en cours ».

Et comme il n’y a pas que l’écriture dans la vie, Metin Arditi évoque les fondations qu’il préside. « Les arts et le théâtre m’ont sauvé », alors après la présidence d’un orchestre prestigieux, il s’y investit autrement : soutien d’écoles de musique et de conservatoires en Palestine et en Israël, concours d’écritures de fictions et de théâtre pour les étudiants, actions en faveur de l’autisme : ses causes ne manquent pas !
Alors Metin achève de parler, et en guise de conclusion, revient à Rachel et se fait plus grave :

« C’est tellement surréaliste ce qui s’est passé à l’époque en Orient et c’est dramatique parce que cela continue : l’Occident ne comprend pas l’Orient ou plutôt, ne fait pas l’effort de comprendre l’Orient. Moi, je ne vois pas pourquoi je devrai choisir un camp. Et en cela, je suis comme Rachel ».

Ce soir d’octobre, c’était Metin et les siens : 40 blogueurs captivés par cette parole de turc, juif, résidant Suisse et auteur du dictionnaire amoureux de l’esprit français.

A VOIR : le replay de la rencontre disponible sur la chaîne YouTube VLEEL.

A LIRE : deux chroniques, ici et ici.