Rencontre littéraire avec Isabelle Stibbe et Charlie Roquin

par | 07 février 2022 | 0 commentaires

Par @sandra_etcaetera

Qui n’a jamais eu envie d’aller observer ce qui se passe derrière les murs de certaines vies ? La collection Les Passe-Murailles a ce don, comme le personnage de Marcel Aymé, de laisser aux lecteurs la possibilité de traverser ces murs opaques pour leur faire découvrir des mondes méconnus…

Portée par Emmanuelle Delacomptée cette collection d’abord créée chez Robert Laffont, à présent transportée au Cherche-midi, laisse beaucoup de liberté à ses auteurs notamment dans la forme des textes pouvant mêler roman et théâtre, roman et poésie, tragédie et récit…etc

Charlie Roquin et Isabelle Stibbe sont l’illustration même de cette immersion dans des situations rarement abordées et dans une forme libre et adaptée au contexte. C’est le royalisme au cœur d’une famille française que nous explorons dans Le Roi de Charlie Roquin ; et le monde du Sénégal et de la France mêlés dans une histoire d’infanticide chez Isabelle Stibbe dans A spell on you.

Deux sujets très forts et deux romans qui ont séduit d’emblée Emmanuelle Delacomptée, fascinée par leur écriture et l’angle choisi pour traiter leurs sujets. Il fut donc pour elle évident de les éditer ayant ressenti cette forte impression en les lisant pour la première fois de ne pas être en train de travailler sur le texte.

Isabelle Stibbe signe ici son cinquième roman avec A spell on you– titre évoquant non pas la version douce de Nina Simone mais la version en forme de cri terrible de Jay Hawkins, illustrant parfaitement le cri intérieur de cette mère aux abois prête à commettre le plus grand crime au monde.

Isabelle Stibbe voulait d’abord être cantatrice, alors aujourd’hui elle fait de la musique avec les mots, qui lui permettent de structurer un monde souvent déstructuré.

Elle a découvert le fait divers qui lui inspira son roman par les journaux. Intriguée par les faits au moment du procès de cette mère accusée d’infanticide, elle a voulu réfléchir aux problématiques de la maternité avant d’être frappée par la double culture de la mère, déchirée entre deux univers et deux champs de tradition à l’opposé l’un de l’autre. Elle s’est alors lancée dans la lecture de textes sénégalais et a découvert que nombreux d’entre eux abordent des histoires de sorcellerie, de maraboutage et de croyance… pratiques entre autres à l’origine du geste tragique de cette mère.

Inspirée et écrit à la lumière des grandes tragédies antiques et notamment celle de Médée, l’infanticide non révélé au début mais sur la quatrième de couverture est en effet le dénouement, mais c’est finalement le chemin qui mène à celui-ci qui intéressait Isabelle Stibbe- observer et comprendre comment Vivienne en arrive là ? Comment  et pourquoi une mère qui s’occupe de son enfant peut commettre un tel geste irréparable ? C’est toute la complexité du personnage qui est intéressante, éclairée par l’influence d’un pays qu’elle a quitté, le Sénégal, et dont l’autrice est d’ailleurs tombée amoureuse sans pour le moment avoir eu l’occasion de s’y rendre (covid oblige…).

Charlie Roquin écrit quant à lui des textes qu’il aurait eu plaisir à lire. Avec son goût pour les scènes visuelles, la narration cinématographique, il aime investiguer sur un thème particulier et découvrir au fur et à mesure de son écriture. Il nous explique d’ailleurs qu’en écrivant on se rend compte progressivement des raisons pour lesquelles on écrit réellement le livre en question.

Dans Le Roi, l’intérêt pour la figure du père lui a semblé être au cœur de ses motivations. Il s’est documenté sur les rois de France et rapproché des milieux royalistes et plus particulièrement d’un groupe appelé l’Alliance royale, tout petit parti pétri d’une foi sans limite d’y arriver, alors que bien sûr leurs forces de frappe est bien faible. Il a donc été particulièrement saisi par cet enthousiasme et cette certitude à faire imposer un jour un parti royaliste au pouvoir en France.

Volontairement son narrateur n’est jamais défini et reste neutre car tout repose sur la découverte du milieu le plus objectivement possible, sans parti pris. Cependant il met en scène des personnages hauts en couleurs, à commencer par John, personnage un peu allumé,  homme à tout faire au service de Louis et de sa famille issue des Bourbon.

Après un incipit étonnant, c’est toute une réflexion sur l’histoire de France et les valeurs de la royauté qui émerge d’un récit rythmé, semé d’embûches et ne manquant pas d’humour. Le royalisme étant un thème pour le moins original dans la littérature.

Pendant la rencontre littéraire, à la question si l’un ou l’autre avaient eu des craintes quant aux répercussions de leurs textes, touchant parfois des sujets tabous, Charlie Roquin a gardé un esprit tout à fait serein, tandis qu’Isabelle Stibbe n’a pu s’empêcher de penser aux possibles tentatives de maraboutage sur sa personne !

Entre des royalistes convaincus et une mère coupable d’infanticide, l’empathie a malgré tout toute sa place, elle est même considérée par nos deux auteurs comme nécessaire et évidente pour déployer la profondeur de leurs personnages.

Mais pour l’heure, laissons Charlie Roquin et Isabelle Stibbe  travailler sur leurs projets d’écriture à venir (l’un sur un artiste, l’autre autour de la Révolution française)  pour mieux les retrouver certainement dans cette belle collection Les Passe-Murailles au Cherche-Midi.

A VOIR: le replay de la rencontre sur YouTube